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Philippe Roch

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L'homme et la nature

, de la rupture à l'harmonie.

 

Philippe Roch

Directeur de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage

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"Toutes les bonnes choses sont libres et sauvages"

Henry David Thoreau, Marcher, XIXe

Je suis très impressionné par l'ampleur qu'a prise l'année européenne de la conservation de la nature en Suisse. Des arbres ont été plantés, des rivières restaurées, les esprits et les coeurs ont été sensibilisés, la population informée.

Une multitude d'initiatives personnelles, de groupes, de classes d'école, mais aussi un engagement considérable de la part des cantons et des communes ont permis l'organisation de nombreux événements, et la réalisation de 600 projets, qui ont entraîné des dépenses de plus de 50 millions de francs en faveur de la nature. Les informations parues dans la presse remplissent une douzaine de classeurs fédéraux.

Ce vaste mouvement en faveur de la nature était indispensable. Il est très réjouissant, et porteur d'espoir.

En contemplant le bilan de cette année, je me suis demandé: qu'est-ce qui a bien pu animer toutes ces énergies, toutes ces bonnes volontés ?

Bien sûr en premier lieu me vient à l'esprit la bonne organisation qui a encadré cette année, l'information abondante et répétée, et l'engagement des membres du comité, tout particulièrement de son président, Monsieur le Conseiller national Christoph Eymann. Que tous soient sincèrement remerciés et félicités pour leur remarquable action.

Mais cet engagement n'aurait pas eu un tel effet, si il n'y avait pas une profonde préoccupation quant à l'avenir de la nature au coeur de chacune et chacun d'entre nous, un sentiment pour la nature.

Au cours de l'histoire, ce sentiment pour la nature s'est exprimé de manière très différente selon les époques et les civilisations. En examinant les textes de diverses époques, je crois pouvoir définir cinq grands courants de pensée au sujet de la relation entre l'homme et la nature.

Complicité préhistorique

L'expression la plus ancienne du rapport de l'humanité à la nature nous apparaît dans les peintures et les gravures murales des grottes préhistoriques, dont les premières connues datent d'environ 30'000 ans. C'est aussi la première écriture connue, dont la première abstraction a été le langage des mains aux doigts repliés ou amputés que l'on trouve par exemple dans la grotte de Gargas dans les Hautes Pyrénées. Il n'est pas élucidé si ces signes se réfèrent à une maladie des extrémités, ou s'ils représentent chacun une information sur une espèce animale, dont on a retrouvé des débris d'ossements à proximité.

Il faut rappeler que le cerveau des Aurignaciens et des Magdaléniens était aussi développé que le nôtre, et que, privés d'ordinateurs, de feux de circulation et de machines, ces humains ont pu concentrer toute leur énergie intellectuelle à leur rapport avec la nature. Un rapport utilitaire, pour se nourrir, mais un rapport très étroit, qui a développé une connaissance parfaite de la faune, donc forcément un respect et une identité avec la nature dans laquelle et dont ils vivaient.

Les peuples chasseurs sont des observateurs très qualifiés de la vie animale. Il considèrent que l'animal chassé a une âme qu'il faut laisser échapper après la mort, dont il faut s'attirer le pardon pour l'acte de chasse. Dans ces civilisations la métamorphose entre humain et animal est fréquente.

"Quand ils furent endormis, l'âme du phoque fut saisie du désir d'être le foetus de cette femme et d'entrer dans son corps, et il est dit qu'il y parvint en sautant par dessus sa ceinture."

Rasmussen K. Iglulik and Caribou Texts, 1930

Il faut toutefois reconnaître que l'étroite relation entre le chasseur magdalénien et la nature n'a pas empêché la destruction d'espèces comme les mastodontes sur le continent américain, ou les mammouths en Eurasie.

La cassure néolithique

Le second courant, de loin le plus massif, illustre la relation de l'éleveur et de l'agriculteur avec la nature. Les récits de la création, les prières et autres incantations religieuses visent à entretenir des bons rapports avec celui qui assure la fertilité des animaux et du sol. L'agriculteur prend conscience de la valeur de l'eau, et les premières mesures d'organisation et de protection des systèmes hydrauliques voient le jour dès les débuts de l'agriculture. Dans les civilisations de Mésopotamie, d'Egypte et d'Israël, les textes font état des bergers, des cultivateurs et des citadins, et de leur concurrence. Il est rarement question de la nature sauvage en tant que telle. Au contraire les prédateurs sauvages deviennent des ennemis à éliminer, et les forces de la nature doivent être conjurées. C'est la grande cassure du néolithique qui marque le début de la domination de la nature par l'homme.

L'écologie

Le troisième courant, plus récent, est la réponse aux menaces de catastrophes écologiques. Il fait état de la destruction de la nature par les sociétés industrialisées puis, sous leur influence des sociétés en développement.

Les espaces sauvages diminuent et ils sont de plus en plus fractionnés en îlots. En conséquence les espèces animales et végétales continuent de régresser au rythme effroyable de plusieurs dizaines, ou même plusieurs centaines d'espèces vivantes qui disparaissent à tout jamais chaque jour.

Les écosystèmes sont dégradés et soumis à une pression toujours plus forte de la population, du tourisme et des pollutions.

Ces pertes et ces dégradations mettent en péril les cycles écologiques qui assurent la production de biens essentiels, les cycles des substances qui nettoient et régénèrent l'eau, l'air, et les sols.

"Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets"

Chef Sealth, Discours de 1854

La destruction des forêts et des grands espaces naturels perturbe le régime des eaux et le climat, et favorise l'érosion des sols.

La disparition des espèces déséquilibre la nature et prive l'agriculture et l'industrie de richesses encore inexplorées.

En général la réduction du potentiel de production de la nature prive des millions d'êtres humains des bases de leur existence, augmentant la pauvreté, accentuant la pression sur les ressources disponibles, provoquant des migrations et menaçant les équilibres précaires d'autres régions.

"L'homme est apparu comme un ver dans un fruit, comme une mite dans une balle de laine, et a rongé son habitat, en sécrétant des théories pour justifier son action"

Jean Dorst, Avant que nature ne meure, 1965

Cette évolution dramatique dépasse l'espace et le temps immédiats. Elle menace l'environnement global et les générations à venir. Elles nous fait prendre conscience de l'unité de la biosphère.

"Au-delà des individus s'agrégeant en populations, au-delà des espèces formant le règne animal et le règne végétal, existe une entité beaucoup plus vaste, véritable organisme constituant la biosphère de la planète tout entière."

Jean Dorst, Avant que nature ne meure, 1965

L'intérêt de l'économie

Le quatrième courant, très récent, est constitué par l'intérêt de l'économie.

D'une part il est devenu évident que les richesses génétiques de la biosphère représentent un capital très prometteur pour des développements nouveaux dans les domaines de l'agriculture, de la médecine et de la production industrielle. Ainsi chaque espèce qui disparaît prive l'économie d'une ressource potentielles.

Ensuite la situation écologique et sociale très précaire de certains pays en développement fait craindre une déstabilisation sociopolitique dans de vastes régions du monde, qui pourrait empêcher le bon fonctionnement d'une économie devenue planétaire.

Enfin une économie qui ne respecte pas la nature et l'environnement ruine peu à peu les bases sur lesquelles elle repose. Les exemples vécus en Europe centrale et orientale au cours des dernières décennies illustrent parfaitement cette réalité.

Forts de ces constats, les milieux économiques ont adopté une attitude beaucoup plus constructive envers l'environnement et les ressources naturelles, tout particulièrement dans l'élan donné par la Conférence des Nations-Unies sur l'environnement et le développement tenue à Rio de Janeiro en 1992.

"L'entreprise est appelée à jouer un rôle majeur dans le devenir de la planète. En tant que dirigeants d'entreprise, nous adhérons résolument au concept de développement durable - celui qui permettra de répondre aux besoins présents de l'humanité sans compromettre les chances des générations futures."

Déclaration du Business Council for Sustainable Development, 1992

Mais déjà au milieu de ce siècle le philosophe, artiste et naturaliste genevois Robert Hainard avait défini le rôle de l'économie comme actrice du développement durable.

"Il n'est à notre époque, qu'une tâche sensée: trouver un système économique assurant la prospérité des individus sans expansion du système"

Robert Hainard, Expansion et nature, 1972

Concernant ces deux derniers courants, je ne crois pas que ces raisons écologiques et économiques suffiraient à redresser la situation. Car tant les effets écologiques que les conséquences économiques de la dégradation de la nature se développent pour l'essentiel de manière globale et à moyen et long terme, alors que les décisions politiques et les investissements se calculent à court terme. Ainsi ces constats ne peuvent-ils tout au plus qu'apporter des correctifs, mais ils sont impuissants à soigner le mal à la racine.

"Le tableau de la nature ne m'offrait qu'harmonie et proportions, celui du genre humain que confusion, désordre"

Jean-Jacques Rousseau, Emile, XVIIIe

Une base philosophique

Pour pouvoir réellement réconcilier l'homme et la nature, nous devons nous appuyer sur une base philosophique. C'est le cinquième courant, la racine du mouvement en faveur de la nature.

Nous vivons de et dans la nature, nous en faisons pleinement partie.

Ce qui nous anime en faveur de la nature, c'est une complicité, une identité, qui fait que nous souffrons lorsqu'elle souffre, et que lorsqu'une espèce, un arbre ou un animal familier, ou un biotope disparaissent, nous éprouvons le sentiment de perdre une partie de nous-mêmes.

Cette philosophie de l'unité de la nature est présente dans les civilisations orientales depuis des siècles.

"J'ai appris que celui qui veille à harmoniser sa vie peut cheminer sans se garer du rhinocéros ou du tigre"

Lao Tseu, Tao te King, VIe av.JC.

Les populations indigènes d'Amérique confrontées à l'invasion des Européens ont exprimé leur identité avec la terre.

"Les fleurs parfumées de nos sources, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l'homme lui-même, tous appartiennent à la même famille."

"Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait de grande solitude de l'esprit. Car tout ce qui arrive aux bêtes ne tarde pas à arriver à l'homme. Toutes choses sont liées"

"Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du coeur de sa mère."

Chef Sealth, Discours de 1854.

Cette perception de la nature se situe bien loin de ce que l'on entend encore si souvent aujourd'hui dans nos sociétés industrielles à propos des animaux:

"Vous n'allez tout-de-même pas interdire le canoë sur ce tronçon de fleuve pour quelques canards!"

"Comment peut-on remettre en question un barrage pour sauver quelques chauves- souris?"

Ou avec moquerie, à propos de tests de fertilité du sol:

"On s'amuse à compter les vers de terre, bien sûr sans les traumatiser."

Il y a derrière ces phrases, dont je pourrais citer les auteurs, un mépris profond envers les animaux, envers la vie, et finalement envers nous-mêmes.

Je ne sais pour quelle raison l'esprit moderne opère une distinction nette entre rationalisme et sentimentalité, et attribue au raisonnement logique une valeur bien supérieure à celle des sentiments. Pourtant l'essentiel de la vie est conduit par des sentiments, le raisonnement logique n'étant qu'un instrument à disposition pour organiser leur mise en oeuvre.

Par une fausse pudeur, notre rapport direct, sensible, principal avec la nature a été marginalisé, occulté, réservé aux enfants, aux doux rêveurs, aux amoureux des petites fleurs.

Laissons Luther Standing Bear donner la réplique:

"Les anciens Lakotas étaient sages. Ils savaient que le coeur de l'homme s'endurcit quand il s'éloigne de la nature; ils savaient que le manque de respect pour tout ce qui croît et vit aboutit très vite au manque de respect pour les hommes. C'est pourquoi ils veillaient à ce que les jeunes restent proches de l'influence pacifiante de la nature."

 

Luther Standing Bear, XIXe

En Europe le sentiment de la nature est déjà présent dans des textes anciens.

"Je suis cette essence vivante et ardente de la divine substance qui apparaît dans la beauté des champs. Je brille dans l'eau, je brûle dans le soleil et la lune et les étoiles. Mienne est cette force mystérieuse du vent invisible. Je soutiens le souffle de tout ce qui vit. Je respire dans la verdure et dans les fleurs et quand les eaux jaillissent comme des choses vivantes, c'est moi."

Hildegarde de Bingen, XIIe

Mais il se développe surtout parallèlement à l'épanouissement de la curiosité scientifique, parfois en réaction à l'industrialisation qui l'accompagne.

"Combien de forêts dans leur état de vie, ne répandent-elles pas de biens et de charmes sur la terre, lorsque parées de mille nuances de leur brillante verdure, elles protègent sous leurs frais ombrages, les amours de ces milliers d'êtres, qui dans l'ivresse du plaisir, se livrent à la reproduction de générations nouvelles ? Comment être assez insensible, assez aveugle, de ne voir dans un arbre, qu'un tronc, dépouillé de sa robe et de ses ornements, lorsqu'il correspond avec le soleil, les mers, les lacs, les fleuves, les vents et les nuages pour assurer, pour conserver à l'homme tous les avantages de la création ?"

F.-A. Rauch, Harmonie hydro-végétale et météorologique, 1802

"J'aime le ciel comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson."

Guy de Maupassant, Sur l'eau, 1888

"Mon âme se plaît dans les forêts sauvages et s'enivre de la solitude des grèves. Je sais écouter, loin des foules importunes, ce que dit la mer profonde en ses mugissements harmonieux. Je n'aime pas moins le genre humain, mais j'aime toujours plus la Nature, après être ainsi resté en communion avec elle."

George Gordon, Lord Byron, Childe Harold, 1891

"La nature ne doit pas uniquement être préservée parce qu'elle est la meilleure sauvegarde de l'humanité, mais parce qu'elle est belle"

Jean Dorst, Avant que nature ne meure, 1965

"Je suis persuadé que le rapport de l'homme et de la nature ne peut être compris et réglé que dans la perspective d'une philosophie de la complémentarité: tu n'es que par rapport à ce qui n'est pas toi; et tu "es" d'autant plus intensément que tu "aimes" et connais mieux autrui et que tu respectes mieux sa nature propre."

Robert Hainard, Expansion et nature, 1972

"Le monde est en réalité un organisme vivant, dont chaque membre participe à la plénitude de l'ensemble. L'origine, la cohésion et la finalité de cet ensemble nous dépassent. Mais lorsqu'on a compris que chaque pièce du puzzle de l'univers est une expression momentanée et particulière du même Esprit, alors l'étranger devient familier, l'ennemi devient ami, le gêneur devient enrichissement, l'animal devient frère, la plante devient soeur, et les ressources à exploiter deviennent des richesses à respecter et à ménager.

En cela la spiritualité est au coeur de l'écologie. Sans la spiritualité, l'écologie n'est qu'un subtil instrument pour enjoliver, faire accepter, justifier ou au mieux retarder quelque peu la mise à sac de la planète."

Philippe Roch , dans "Un monde de différences", 1990

"La religion, c'est la plénitude de notre contact avec le monde. C'est la fraternité, la réciprocité avec toutes les choses."

Robert Hainard, Le monde plein, 1991

Préparation de l'avenir

Ce qui nous fait agir en faveur de la nature tient essentiellement à notre sentiment de la nature, à une complicité, à une philosophie basée sur l'unité de tous les êtres vivants.

Cette philosophie doit nous inciter à sortir de notre réserve, et à sortir la nature de ses réserves. En effet notre identité avec la nature nous pousse à la faire réintégrer notre vie quotidienne, nos campagnes, nos villes, notre aménagement du territoire, notre développement économique, notre coopération internationale.

"Le but vers lequel tendre, c'est une civilisation où la technique servira à épargner la nature, et non pas à la détruire; une civilisation qui se mesurera à la qualité et à la quantité de nature sauvage qu'elle laissera subsister."

Robert Hainard, Expansion et nature, 1972

Un certain nombre de démarches de grande envergure nous permettent d'espérer que nous sommes en train de prendre le bon chemin.

La première, c'est la préparation d'un concept du paysage suisse. Il s'agit, en collaboration avec toutes les instances intéressées, de définir les moyens de rendre présente la protection de la nature dans toutes les activités de l'administration et de la société, par exemple lors de la construction de routes, dans l'agriculture, le tourisme ou les activités militaires.

La seconde, c'est l'adoption il y a un mois à Sofia, en Bulgarie, de la stratégie européenne de protection et gestion durable de la diversité biologique. Elle pousuit sur la plan européen les mêmes buts que le concept du paysage suisse.

La troisième est la création, par la Commission du développement durable, du groupe sur les forêts. Ce groupe, qui se réunira à Genève en mars prochain, est la première plateforme de discussion politique sur la protection et la gestion durable de toutes les forêts de la planète.

La quatrième est la Convention sur la diversité biologique signée à Rio de Janeiro en 1992, et qui est entrée en phase opérationnelle. Cete convention couvre un domaine très large qui s'étend de la protection de la nature au sens traditionnel, à l'exploitation durable des ressources génétiques par l'industrie.

Je ne cite là que quelques exemples sur le plan national et international. Ils sont le signe que le monde bouge, et que, malgré la dégradation et les pertes qui continuent aujourd'hui même à meurtrir la nature, nous sommes très près d'une nouvelle attitude de la société dans son ensemble envers la nature.

Ce que vous avez fait en cette Année européenne de la nature, c'est une mise en oeuvre pratique et concrète de ces grandes actions internationales. Sans vous elles resteraient lettres mortes. Il faut donc continuer, bien au-delà de l'année européenne. Nous devons entraîner d'autres à redécouvrir et à aimer la nature, et travailler ensemble à la faire respecter, à la protéger et à la restaurer. Créons une nouvelle harmonie en replaçant la nature au coeur de notre société.

Locarno, 1995

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