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Philippe Roch

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Philippe Roch engagé pour la Terre

Philippe Roch Engagé pour la Terre

Propos recueillis par Alain Dupraz

ECHO magazine

Il fut l’un des rares Genevois à avoir travaillé dans les hautes sphères de la Confédération. Cet ancien grand commis de l’Etat a pris une retraite anticipée pour méditer sur les valeurs essentielles. Mais il n’avait pas tout prévu...

Une coquette maison de campagne au cœur du vignoble genevois. Des moutons, des poules, des chevaux. Des cultures et des prairies. Et un jardin potager évidemment biologique. Le domaine s’étend tout au bout du canton, à l’extrémité la plus occidentale de la Suisse. Philippe Roch, 58 ans, écologiste de la première heure et membre du parti démocrate-chrétien, fondateur du WWF-Genève, vit dans ce vallon bucolique qui s’étend paresseusement au pied du village de Russin.

En septembre 2005, après 13 années seulement passées à la tête de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP), il a quitté les allées du pouvoir pour prendre le temps de méditer. A cette démarche philosophique, et comme s’il n’était pas déjà suffisamment convaincu que l’homme ne maîtrise pas tout, le destin a ajouté sa propre touche. Début mai, saisi d’un malaise, le jeune retraité s’est découvert une méchante tumeur au cerveau. Quinze jours plus tard, l’opération. L’épreuve n’était pas programmée, elle renforce les convictions philosophiques de Philippe Roch, qui nous reçoit devant sa maison par une douce matinée d’août.

Vous êtes surtout connu comme un militant de la protection de l’environnement. Quand et comment avez-vous pris conscience de son importance?

– Ma complicité avec la nature date de mon enfance. A Lancy où j’ai grandi, j’ai réalisé très tôt les dégâts que nous faisons à la nature. C’est pourquoi je me suis mobilisé: adolescent, je suis entré dans l’Institut de la Vie, puis j’ai fondé le WWF Genève, l’une des premières sections de Suisse de cette association. Et je me suis engagé en politique. A 24 ans, j’étais député PDC au Grand Conseil, une belle période où je faisais un travail interparti intense pour la protection de l’environnement avec une libérale, un socialiste et un radical (Monique Bauer-Lagier, René Longet, Gilles Petitpierre). C’était avant la création d’un parti écologiste et la polarisation politique qui a suivi.

Vous avez travaillé 13 ans à Berne à la tête de l’OFEFP, dont vous avez démissionné en 2005. Une place vraiment utile pour la défense de l’environnement?

– Il faut rester modeste, mais je crois que ce fut très positif. J’ai été très impliqué dans quatre sujets notables: révision de la loi sur l’environnement, loi sur le CO2, législation sur les OGM qui est une des meilleures du monde, mise en œuvre de l’initiative de Rotenturm. Et puis, il y a les milliers de petites décisions, où j’ai pu faire avancer la prise de conscience d’une part, toutes sortes de petites réalisations d’autre part. Je regrette que, les dernières années, je n’ai pas pu avoir avec mon chef de département (Moritz Leuenberger) une complicité suffisante pour mettre sur pied une politique de l’environnement claire et stratégique. Avec Flavio Cotti j’avais cette confiance; nous formions une équipe et il savait déléguer.

Il y a deux ans, vous quittez l’OFEFP, le PDC vous proposent d’être candidat au Conseil d’Etat genevois, vous refusez. N’était-ce pourtant pas une bonne occasion de concrétiser vos idées au sein d’un pouvoir politique?

– Il n’y avait pas que Genève. J’avais aussi des offres mirobolantes, à Washington et à Nairobi (à l’ONU). J’y ai réfléchi, car c’était séduisant. Mais depuis 40 ans, j’ai mené une vie de militant que j’ai payée aussi dans ma vie privée. Si je quittais l’OFEFP, c’était pour mener une vie plus profonde, philosophique et spirituelle. J’ai donc gardé ce cap.

Depuis l’heure de vos premiers engagements écologistes, la problématique environnementale a évolué. Pensez-vous que la situation globale s’est améliorée ou qu’elle a empiré?

– Globalement, elle est pire, c’est évident. Il y a eu des progrès partout où la technologie le permettait: les moteurs sont meilleurs, il y a de bons filtres, moins de chimie, des normes sur la pollution, on gère mieux nos déchets. Si nous n’avions pas fait ces progrès, on étoufferait aujourd’hui! Tous les partis ont verdi leur vocabulaire et les écologistes ne sont pas traités de rêveurs. Mais le gros problème, c’est l’idéologie qui mène notre société (c’est à dire le monde): elle va en sens contraire de ce que nous devrions faire. Cette idéologie de la croissance, de la puissance et de la compétition conduit à une augmentation de la consommation des matières premières de la planète. La vision économique, financière, de production industrielle est en train de détruire nos ressources, alors qu’on a déjà dépassé les limites de régénération de la Terre.

Qu’est-ce qui vous fait dire que la capacité de régénération de la Terre est dépassée?

– Différentes études scientifiques le démontrent: 60% des écosystèmes de la planète sont surexploités. On empêche la Terre de se renouveler. Prenez les ressources halieutiques, par exemple. La pêche industrielle fait disparaître des espèces de poissons, que la mer n’arrive plus à régénérer. L’humanité vit dans une situation de surexploitation des ressources de la Terre. En continuant de prôner la croissance de la consommation, on accélère le processus et on arrivera à des crises gigantesques... qui ont commencé: la crise du pétrole, la guerre en Irak. Au-delà de la phraséologie sur le terrorisme, il y a surtout la grande peur de l’Occident, Etats-Unis en tête, de manquer de pétrole.

De ces trois thèmes: réchauffement climatique, affaissement des sources d’énergie fossiles, pollution de l’environnement, lequel est prioritaire?

– Elles sont très dépendantes les unes des autres. Sortez de la logique «augmentation de la consommation» et toutes les trois iront mieux. La proposition récente de Moritz Leuenberger de réduire de 1,5% l’émission de CO2, c’est très bien, mais comment y arriver sans une claire volonté de réduire la consommation? Le système des compensations est absurde; il me rappelle le trafic des indulgences du Moyen Age: on vend de la bonne conscience! Si voulez compenser la pollution produite par votre voyage en avion en plantant un arbre en Afrique, vous n’arriverez jamais à améliorer l’environnement. Il n’est pas absurde de planter des arbres, mais ce l’est de croire que vous «compensez» votre voyage!

La croissance économique des pays riches et la préservation de la nature sont donc incompatibles?

– La logique de la croissance est fausse. Le système économique, qui est mondial, doit fonctionner en fonction des ressources disponibles et de leur renouvelabilité. La donnée économique de base est: quel est le capital naturel dont je dispose et comment puis-je le gérer sans le réduire et si possible en l’augmentant? Puis, à l’intérieur de ces limites connues, je mets en place les règles d’une économie libérale. Or aujourd’hui, la théorie économique n’a toujours pas intégré le capital naturel et sa gestion à long terme! C’est un non sens. La politique doit mettre en place les règles du jeu – il est mondial – qui imposeront de payer les ressources à leur prix réel, prévoir leur recyclage et leur regénération, et ensuite seulement, on peut commencer à produire et parler de croissance. La croissance économique doit se faire dans le cadre du monde fini où nous vivons.

Vous pensez réellement que les hommes arriveront à remettre en cause leurs options?

– Il y a urgence. Les affirmations telles que «on s’en est toujours sorti, on trouvera bien une solution» sont totalement fausses! Dans l’histoire, on s’est massacré justement parce qu’on ne trouvait pas de solution quand les ressources venaient à manquer!

Vous êtes pessimiste!

– Oui, je suis très pessimiste sur l’avenir. J’ai l’impression que, malgré les réactions positives, l’humanité n’arrivera pas à modifier son comportement et qu’elle va vivre une longue période d’une crise qui sera dramatique et que des centaines de millions d’êtres humains au bord de la famine vivent déjà. Pensez par exemple aux enfants qui travaillent dans des mines en Amérique du Sud pour faire fonctionner notre système économique!

Si j’ai quitté mes fonctions à Berne, c’est parce que je veux me consacrer à des questions plus fondamentales: l’humanité a besoin d’une nouvelle éthique, de nouvelles valeurs pour pouvoir redresser la situation.

Une vie  en sursis

Vous êtes d’éducation catholique. De quoi est faite votre foi aujourd’hui?

– Je garde une culture chrétienne, mais je ne crois guère dans l’Eglise. Je suis pourtant religieux, car la science ne peut pas répondre à toutes les questions. Et puis, nous sommes tellement petits dans ce gigantesque univers que la conscience est forte que tout cela dépend d’un «plan» qui nous dépasse, dans lequel nous avons un rôle à jouer. «Quelque chose» nous dépasse, je l’appelle Dieu. Et quand j’essaie de comprendre ce que je fais là, je me réfère au seul livre que Dieu a écrit lui-même: la nature, où je lis, où je médite ce que Dieu y a écrit. J’en déduis des valeurs, telles que la diversité, qui me pousse à l’intérêt pour les autres; ou l’harmonie de l’ensemble. Le système naturel fonctionne avec beaucoup d’énergie, solaire et en équilibre, d’où le respect les uns des autres.

Vous avez récemment souffert d’une maladie très grave. Vous êtes en quelque sorte en sursis. Cela a-t-il changé quelque chose pour vous?

– Pas fondamentalement. Cela m’a renforcé dans ma conviction de mener une vie plus spirituelle, et donc de limiter les mandats qu’on me propose. Ce fut aussi une épreuve où j’ai pu vérifier que mes valeurs, le stoïcisme, ne sont pas intellectuelles, mais réellement intégrées en moi: j’ai vécu sans panique. J’étais inquiet pour mes enfants, en particulier ma fille de onze ans, mais j’ai passé de très beaux moments avec elle. Quand je suis parti pour l’opération, j’étais vraiment prêt à mourir... et quand je me suis réveillé, quand j’ai constaté que je pouvais parler, bouger, que je vivais, j’ai trouvé cela formidable. Et aujourd’hui, je remercie chaque matin d’être encore en vie.

Il y a un au-delà?

– Oui bien sûr. On n’en connaît rien, car il y a une frontière. La vie continue après la mort. On ne sait pas de quoi elle est faite, mais j’ai l’impression que les valeurs qu’on a vécues nous accompagnerons, que nous les porterons plus loin.

BIO EXPRESS

Philippe Roch est né à Lancy (Genève) le 13 septembre 1949. Docteur en biochimie de l’Université de Genève, il s’est engagé très tôt pour la protection de la nature. Elu à 24 ans au Grand Conseil genevois, il devient directeur national du WWF. En 1992, il est nommé à la tête de l’Office fédéral de l’environnement. En 2005, il démissionne de son poste pour recentrer sa vie sur les valeurs essentielles. Il vit désormais dans son domaine de Russin, parmi les poules et les moutons, cultive son potager. Egalement consultant indépendant, il remplit divers mandats, notamment pour l’ONU. En mai 2007, il est opéré d’une tumeur au cerveau. Il est aussi père de deux enfants, un garçon de 28 ans et une fille de 10 ans. L’une de ses phrases favorites: «Il y a une réalité qui nous dépasse, et qui nous dépassera quels que soient les progrès de la science, avec laquelle nous pouvons être en contact spirituel.» 

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