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Philippe Roch

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La valeur de la nature

50 ans de Pro Nature Vaud

La valeur de la Nature

Bilan et perspectives

Par Philippe Roch

La Nature est la source de nos vies. Or c’est au moment où nous avons le plus de capacités scientifiques de comprendre la valeur de la nature pour l’humanité que nous la détruisons à grande échelle. L’article présente une brève histoire de la relation entre l’homme et la nature, une analyse des causes du déséquilibre actuel et quelques idées pour changer le cours des choses.

La ligue vaudoise, 50 ans d’action naturaliste

Je suis particulièrement reconnaissant à Jean Mundler et à vous tous de m’avoir invité à célébrer avec vous ce 50e anniversaire, car mon histoire personnelle avec la Ligue vaudoise a été au début parsemée de conflits, ou plutôt d’irritations dues à des styles et des histoires différentes. Le WWF, remuant, connaissait des succès médiatiques générant un peu de jalousie de la part des naturalistes plus discrets, engagés depuis longtemps sur le terrain. L’affaire du Creux du Croue, que le WWF s’est fait souffler par la commune de St-Cergues sur intervention de Pro Natura est un bon exemple des cette période de tensions.

Pourtant je n’ai jamais cessé d’admirer l’œuvre de la Ligue, puis Pro Natura: je suis un homme de la nature. J’estime que l’action politique est nécessaire, mais notre préoccupation est d’abord la nature. J’ai donc toujours été proche, et membre de Pro Natura. J’ai  partagé avec vous beaucoup de beaux moments, et développé de belles relations humaines, avec Pierre Goeldlin, Serge et Florence Monbaron, Pierre Hunkeler, Jean Mundler, Michel Antoniazza, Christian Rouiller, l’équipe de la rive sud. Nous comptons aussi de belles réalisations communes : les campagnes de Pro Natura Helvetica, le Pays d’Enhaut, la Grande Cariçaie.

Vous avez fait un magnifique travail : bravo et merci ! Et je suis heureux que Pro Natura ait réaffirmé son engagement pour la nature, comme cœur de son action.

Sur le plan national

La protection de la nature plonge ses racines dans le romantisme patriotique du 18e au milieu du 20e siècle. Dès le début du XXe siècle, et surtout dans les années 1960 apparaissent l’écologie scientifique et l’écologie politique dont on peut mentionner quelques étapes importantes :

   Création de la Commission pour la protection de la nature et du paysage (1936), qui s’est d’abord occupée de l’impact des barrages et des routes.

   Inventaire IFP (sur la base du travail de la LSPN) (1963)

   Loi sur la nature et le paysage (1966)

   Constitution fédérale (1967), mesures urgentes (1970), loi sur l’aménagement du territoire (1980)

   Rothenturm (6.12.1987) : l’initiative pour la protection des marais et des paysages marécageux donne clairement des compétences à la Confédération en matière de protection de la nature, réservées jusques-là principalement aux cantons..

   Les parcs naturels (nouvelle loi en 2006). Cette loi permet la création de nouveaux parcs nationaux, tant plaidés par Pro Natura, et la création de parcs naturels régionaux au sien desquels il faudra veiller à une haute qualité écologique. L’ordonnance devra prévoir des critères clairs pour l’attribution du label par la Confédération. Le canton de Vaud est concerné par le Parc jurassien vaudois et les projets de Gruyères-Pays d’Enhaut, des Bois du Jorat (périurbain) et encore le Parc National du Muveran pour lequel il ne faut pas baisser les bras.

Les alliances

La protection de la nature ne peut pas réussir toute seule. Elle a besoin d’alliers, même si ces relations peuvent s’avérer difficiles. Je pense en particulier à :

   La forêt. La protection de la nature a une longue histoire conflictuelle avec les milieux forestiers, qui ont eu trop d’argent pour construire des routes forestières, puis plus assez pour entretenir la forêt. La situation politique actuelle et l’initiative de Franz Weber représentent des chances à saisir pour une gestion plus naturelle des 30% de la surface de notre pays..

   L’agriculture. Le vote populaire du 9 juin 1996 et les exigences de l’OMC, ont provoqué une lente conversion des milieux agricoles. Nous avons besoin de défenseurs de la surface agricole contre le morcellement et l’urbanisation de notre pays.

   La chasse. Les rapports avec les chasseurs sont souvent difficiles, mais la collaboration est indispensable. L’exposition Fischen, Jagen Schiessen à Berne en 2004, où l’OFEFP a vanté la protection et l’utilisation durable de la nature a été une occasion de rapprochement entre protecteurs de la nature et chasseurs.

   Le tourisme, qui tire ses plus belles images des paysages marécageux et autres sites naturels.

Pourquoi avons-nous échoué sur l’essentiel ?

Nous avons obtenu des succès remarquables, mais nous n’avons pas été capable d’influencer les facteurs fondamentaux qui menacent la nature, parmi lesquels je compte :

·         La démographie : La Suisse comptait 3,2 millions d’habitants en 1900, 4,7 millions en 1950 et en compte 7,4 millions en 2006. La population suisse a donc plus que doublé en un siècle.

·         Les constructions et l’aménagement du territoire : comment a-t-on pu en arriver là 200 ans après Rousseau, Goethe ou Hodler, et les élans romantiques du XIXe siècle? La pays est miné de routes et de constructions, et la concentration agricole fait craindre le pire pour l’avenir.

·         Les routes et le trafic motorisé ont pris des dimensions effarantes, affectant gravement notre vie quotidienne.. Et la voiture fait l’objet d’un véritable culte, qui comprend son temple, la salon de l’automobile et ses nombreux sacrifices humains. Il y a eu cette année 700'000 visiteurs au salon de l’automobile à Genève et 500 au congrès Natur à Bâle. Nous avons perdu en 1978 l’initiative pour la démocratie dans la construction des routes nationales, mais gagné l’initiative des Alpes le 20 février 1994. Ne nous décourageons pas !

·         Le bruit. Notre espace est totalement envahi par le bruit. Tout le monde en souffre, psychiquement et physiquement, mais dans le brouhaha des voitures, des motos, des avions, des concerts open air et des stades de football, on n’entend aucune protestation. J’ai le sentiment que les citoyennes et les citoyens sont découragés et qu’ils se sentent impuissants. Et les autorités politiques refusent d’empoigner le problème et se contentent de construire de coûteux murs antibruit et de prendre des mesures sectorielles peu efficaces.

Les grands défis mondiaux

Sur le plan mondial, la situation est dramatique. La vaste étude du « Millenium ecosystem assessment » a d’une part mis en évidence la valeur économique de la nature : 70 milliards de USD par an pour les produits de la pêche (UNEP 2006),  17 milliards (USD) par an pour l’alimentation, 2 milliards par an pour le climat, 2,8 milliards par an pour l’eau. En Suisse la contribution des forêts protectrices est évaluée à 4 milliards de francs par an. D’autre part l’étude a montré que60% des écosystèmes sont déjà surexploités.

   Démographie : 2,5 mia en 1950, 6 mia aujourd’hui. Au lieu d’utiliser le progrès à vivre mieux, dans un monde riche et diversifié, on l’utilise à vivre plus nombreux, avec toujours plus de pauvres.

   Biodiversité : perte de diversité. Johannesburg : stoppée jusqu’en 2010.

   Mers : ¾ des espèces de poissons surexploitées. 50% des Mangroves détruites.

   Forêts : 1% de forêts tropicales détruites chaque année. Brésil 2005, surface aussi grande que la Suisse. Biocarburants.

   Désertification : Afrique : 485 millions en marge des déserts

   Eau : 1,4 milliards d’humains sans accès à de l’eau potable. Ecosystèmes. Déclaration World Water Forum (La Haye 2000, Kyoto 2003, Mexico 2006)

   Climat : la danse des sorciers autour du feu.

L’idéologie de la croissance

La politique de la croissance est une idéologie, car elle n’est pas  fondée sur des constats scientifiques.

Le consensus de Washington dans les années 1960 a établi d’autorité que la croissance est la solution pour lutter contre la pauvreté. Or à cause de la surexploitation des ressources naturelles et de l’augmentation de la population il y a davantage de pauvres aujourd’hui qu’en 1960 !!!

Nous sommes en présence d’une idéologie politique car la croissance globale est impossible dans un système limité. L’économiste Georgiescu Roegen a dit : « celui qui pense qu’il est possible de croître indéfiniment dans un monde fini est un fou ou un économiste ».

En 1857 déjà John Stuart Mill se posait la question „A quelle finalité la société tend-elle par son progrès industriel? Quand le progrès s’arrêtera, dans quel état peut-on s’attendre qu’il laisse l’humanité ?“

Même Adam Smith, le chantre de la main invisible et père du néolibéralisme avait reconnu que les mécanismes du marché libre ne pouvaient pas conduire au progrès sans la vertu.

Pourtant les signaux d’alarme n’ont pas manqué. En 1968 Rachel Carson publiait le printemps silencieux, pour dénoncer les pollutions chimiques. Dès 1972, les prises de position se multiplient :

   Club de Rome « limites de la croissance » (1972)

   « Nous n’avons qu’une terre » : Barbara Ward et René Dubos

   « Population, ressources et environnement » de Paul et Anne Ehrlich

   « Changer ou disparaître », The Ecologist

   « Avant que nature ne meure », de Jean Dorst (1978)

   Pro Natura 1987 : « Croissance et développement : où allons-nous ? La protection de la nature et de l’environnement réclament un arrêt de la croissance »

Quant à Robert Hainard, dont nous célébrons cette année le 100e anniversaire, il a consacré une grande partie de son œuvre à la critique de la croissance, qu’il a clairement séparé du progrès. Il a imaginé un monde technologiquement très développé dans une vaste nature sauvage. « Le but vers lequel tendre, c’est une civilisation où la technique servira à épargner la nature et non pas à la détruire ». Et encore : « Au cours de sa vie, la grenouille a un ou deux milliers d’œufs, dont deux aboutiront à des individus reproducteurs ».  « Une expansion démographique indéfinie est impossible. Une vie doit remplacer une mort, c’est la règle fondamentale qui ne souffre que de brèves dérogations. »… « Est-il sensé, pour maintenir pendant quelques générations un excédent démographique, de sacrifier (si c’était possible) toute vie sauvage, de défricher la Terre entière, de supprimer toute liberté, tout amour (car pas de liberté sans espace, ni d’amour sans choix) pour nous heurter bientôt, de toute manière, au bilan implacable : une vie pour une mort – eût-on défriché l’Amazonie, irrigué le Sahara, le désert de Gobi, urbanisé l’Antarctique ? Le pire fléau pour une espère est la surpopulation.». Le récent ouvrage de Jared Diamond, Effondrement, lui donne raison en confirmant que bien des civilisations ont disparu parce que leur population a crû au delà de la capacité de leur milieu à les nourrir.

Le développement durable

La notion de développement durable est un effort de réconciliation entre les besoins de développement humain et ceux de la protection de la nature. En résumé il s’agit de faire mieux avec moins. Mais cette notion a été utilisée à toutes les sauces et nous visons dans une

confusion générale qui conduit à des expressions aussi absurdes que « croissance durable ». Dans le développement durable, il n’y pas égalité, mais une alliance entre nature, économie et société.

Le développement durable, c’est l’organisation de l’économie et de la société de telle manière à conserver à long terme la beauté, la diversité et la productivité de la nature. Grâce à cette approche, la nature peut offrir  de manière durable ses services inestimables à l’économie et à la société.

Ce sont l’UICN, le PNUE et le WWF qui en 1980 ont créé la notion de développement durable. La Stratégie mondiale de la conservation est sous-titrée : « La conservation des ressources vivantes au service du développement durable », et elle contient déjà l’essentiel des notions qui sont à la base des travaux de la Commission sur l’environnement et le développement  et de la Conférence mondiale sur l’environnement et le développement de Rio de Janeiro en 1992. La définition la plus répandue est celle que l’on trouve dans le Rapport de la commission : « Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

      économie

      société    ∆ environnement

Fig. 1 : le triangle du développement durable

Le développement durable est souvent représenté par un triangle aux trois pointes égales (fig 1), la sociale, l’économique et l’environnementale. Cette représentation a l’avantage d’être simple, mais elle peut conduire à une perception erronée de la réalité. Pour simplifier disons que la nature a vécu des millions d’années sans êtres humains, alors que les êtres humains ne survivraient pas une seule minute sans la nature. Il n’y a pas égalité, mais relations multiples et dépendances entre les trois pôles du développement durable :

La nature constitue le fondement sur lequel la vie, y compris la vie économique et sociale se développe.

L’économie, c'est-à-dire la production agricole, industrielle, la construction et les services créent des biens qui contribuent à couvrir les besoins des humains et à leur épanouissement. Une économie durable est efficace et économe en ressources naturelles. Elle contribue ainsi à détendre la pression des humains sur la nature.

La justice sociale permet une répartition équitable des biens produits, et une participation démocratique aux processus de décision. Elle évite la destruction de ressources par nécessité. Chaque personne comprend mieux pourquoi il faut protéger et gérer durablement les ressources naturelles et prend ainsi mieux ses responsabilités vis-à-vis de l’environnement.

En attendant mieux, je propose le schéma suivant (Fig 2) pour illustrer le développement durable :

   Une vaste nature, au sein de laquelle se développe la vie humaine, mais qui va bien au-delà.

   L’épanouissement humain, posé comme une flèche, parce qu’il est le but du développement durable, ou une maison, parce qu’elle exprime l’humain par différence avec son complément la nature, sur l’humus de la nature, dont il tire un profit direct (l’air, l’eau, la cueillette des fruits sauvages, la chasse, la jouissance d’un beau paysage, la tranquillité, l’inspiration mystique, etc.) et auquel il apporte soins et protection.

   Le moteur économique qui exploite les ressources naturelles pour créer des biens et services. Ce moteur est durable si son efficacité permet d’économiser les ressources et de les recycler.

Le seul apport extérieur à ce système qui puisse compenser l’augmentation de l’entropie (2e principe de la thermodynamique) est l’énergie solaire.

Aujourd’hui ce système est boulversé car le moteur économique est devenu un but en soi. Il a pris des proportions démesurées. Il a volé la priorité à l’épanouissement humain et provoque des destructions massives de la nature.

Fig. 2 : Un développement durable basé sur la nature, pour l’épanouissement humain

Je déduis de ces réflexions trois questions qui permettent d’apprécier si un projet va dans le sens du développement durable :

   Par son emplacement, son emprise, les précautions prises et les compensations envisagées, le projet permet-il de maintenir, voire d’augmenter les valeurs naturelles telles que paysage, et biodiversité ?

   Le projet  permet-il d’améliorer les conditions de vie de la population humaine dans sa zone d’influence, telles que qualité de vie, formation, culture, participation, emploi ?

   Le projet permet-il de produire un bien en réduisant la consommation de ressources et en favorisant leur recyclage ?

Et demain ?

Malgré nos échecs, l’action des organisations de protection de la nature et de l’environnement a apporté une contribution inestimable à la sauvegarde des ressources naturelles et au bien être de l’humanité. Il faut donc poursuivre cette action sur le terrain par des mesures concrètes, par un engagement politique local, national et international, par la promotion des valeurs de respect, de frugalité et d’amour, et par l’éducation des enfants, des jeunes et des adultes.

Il faut s’engager pour maintenir le droit de recours, qui s’est révélé un instrument efficace pour l’application des lois. Ce droit n’est en rien abusif comme le montrent les dernières statistiques : 16 organisations ont interjeté 244 recours pour 100'000 autorisations, et 82 % des recours ont été acceptés par les Tribunaux, montrant leur bien fondé.

Mes cinq messages :

   L’engagement personnel, à tous niveaux, est la clé du succès : prendre position,  éduquer, s’engager.

   L’alliance avec l’agriculture est capitale

   Il faut s’attaquer à nouveau à la question de l’aménagement du territoire

   Croissance, routes et démographie : des tabous à briser

   Le développement durable peut devenir un fourre-tout dangereux pour la nature : restons fidèles à la nature, fondement du développement durable.

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